L’âme habite dans le corps,
le corps habite dans le vêtement,
le vêtement habite dans l’histoire.
Nos émotions habitent dans la chair,
la chair habite dans le textile,
le textile habite dans la société.

À partir de cette géographie, j’établis une multitude de cartes pour amener le spectateur à voyager dans mon raisonnement.

Ma découverte de l’œuvre de Louise Bourgeois au CAPC de Bordeaux en 1998 ainsi que ma lecture de l’opérette Le Verfügbar aux Enfers de Germaine Tillion m’ont fortement influencée. Mais, avec un peu de recul, c’est l’œuvre de Marc Chagall qui a donné une empreinte et une unité à mon travail.

Lors de mes 16 ans, je suis allée au centre Pompidou qui exposait l’œuvre de Chagall. Mon émotion a été telle que je garde le souvenir fantasmé d’une toile monumentale que je peux décrire précisément. Or j’ai découvert en 2013 que cette œuvre n’existait pas ; l’exposition ne présentait que des dessins. L’ensemble des œuvres exposées s’est-il mué en une seule composition démesurée dans ma mémoire comme un imago ?

Ainsi, si je devais condenser mon travail en une image, ce serait cette œuvre de Chagall construite par ma mémoire : une toile immense, brute, blanche, sur laquelle Chagall aurait peint telle une esquisse un couple enlaçé volant dans le ciel. L’homme est habillé d’un costume

sombre. La femme porte une longue robe de mariée maculée de magnifiques petites taches de couleur comme celles que l’on trouve sur les blouses des artistes. Ce couple fuit le poids du monde, le corps suit l’âme par magie. Ils sont là, suspendus dans le ciel, à vivre comme des fantômes pleins de chair.

Le monde qu’ils me semblent fuir est peint en masse en bas du tableau. Est-ce un village, une ville combinée de petites maisons agglutinées ? L’une d’elles est retournée, le toit planté dans le sol.

Les liens entre cette œuvre enfantée et ma création sont récurrents. La femme à longue robe de mariée volante et fantomatique est présente dans les « Radiographie des méduses » ou les vêtements suspendus dans l’espace comme les « Tentes nomades ». Le couple qui fuit le poids du monde se retrouve dans mes « Robes de survie », dans « Mes patrons : people ready » ; les magnifiques petites taches de couleur, dans « éosine » et « Bâtis de corps » où j’utilise des encres précieuses ; la recherche de la petite maison retournée dans la ville dans les « Robes murées », « Permis de démolir », « Coiffes traditionnelles », « La Vie après la mort », « Partir »…

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